A Varsovie en août 1939, période d'entre-deux où l'Europe s'apprête à basculer dans le chaos, des badauds découvrent stupéfaits, Hitler, seul dans la rue. Une voix off tonitruante annonce un retour en arrière. Nous voilà donc à Berlin, au sein de la Gestapo.C'est alors qu'intervient Rawitch, metteur en scène. Ce dernier vient briser l'illusion dramatique. Ce ne sont pas des nazis mais des comédiens qui répètent une pièce "réaliste", Gestapo dans un théâtre de Varsovie.
Frontière floue entre cinéma et théâtre
Avant l'arrivée de Rawitch, rien ne permettait d'identifier les répétitions théâtrales comme telles. En effet, l'ouverture du film use et abuse des codes proprement cinématographiques (voix-off, décors extérieurs, montage avec série de plans courts plans fixes, puis panoramique et succession de gros plans sur les passants stupéfaits à la vue d'Hitler, ).
Rapports ambigus entre réalité et fiction
Dans cette œuvre, il est difficile de déterminer nettement le territoire du réel et celui de la fiction. Lors des répétitions de Gestapo, les comédiens ont bien du mal à rentrer dans la peau de leurs personnages. Bronski ne peut s'empêcher d'ajouter des effets comiques, Maria Tura (Carole Lombard) entre sur scène en flamboyante robe de soirée alors même qu'elle doit interpréter la prisonnière d'un camp de concentration !... D'où les protestations du metteur en scène, qui doit rappeler à ses comédiens qu'il s'agit d'une "pièce réaliste".
Le soir même, la troupe se produit dans Hamlet. Alors que Josef Tura entame son fameux monologue commençant par "To be or not to be", l'un des spectateurs quitte ostensiblement les lieux. Il s'agit du jeune lieutenant Sobinski. Le comédien est agacé par cette sortie qu'il interprète comme un affront à ses qualités d'acteur. Son monologue n'en acquiert que plus de vérité, car les mots qu'il prononce pourraient s'appliquer dans une moindre mesure à ce qu'il ressent à ce moment-là., ce qui ironiquement leur donne une portée plus grotesque que tragique. La figure fictive d'Hamlet s'efface pour laisser place à celle du cabotin...et cocu.... Adultère et triangle amoureux
En effet, Sobinski quittait sa place, non pas pour protester contre le jeu de Josef Tura, mais pour rejoindre à ce moment opportun, Maria Tura, dans sa loge. Celle-ci était tombée sous le charme du jeune homme. Le film développe ainsi le thème de l'adultère, de manière détournée, code de censure Hays oblige. Cela donne lieu à des dialogues à double sens sur la capacité du lieutenant à larguer des bombes dans son avion...
Plus tard, alors que la guerre avait éclaté, parachuté pour empêcher une opération anti-résistance de la Gestapo, il sera herbergé en urgence par Maria Tura. Josef Tura en rentrant dans le domicile conjugal, le découvrira stupéfait, dans son lit. Le film suggérait de manière appuyée que le lieutenant avait pris la place du mari.
Et la réalité dépassa la fiction...
La troupe de Rawitch est contrainte de cesser ses activités au moment où la guerre éclate avec l'invasion de la Pologne. Les costumes nazis des comédiens rentrent au placard pour laisser place aux uniformes de la "vraie" Gestapo.
...mais la fiction n'avait pas dit son dernier mot
Cependant, les membres de la troupe ne vont pas rester oisifs très longtemps. Après le retour d'Angleterre de Sobinski, ces derniers vont tenter de mettre leurs talents de comédiens au service de la résistance au nazisme. Ils vont infiltrer la Gestapo, rejouant parfois presqu'à l'identique certaines scènes de leur pièce Gestapo aux côtés de "vrais" nazis. Il s'opère ainsi un dialogue entre fiction et réalité. De la qualité de leur jeu dépendra le succès de leur infiltration et bien sûr leur salut !
Pour conclure
Même si mon commentaire ne le montre pas, ce film est extrêmement drôle. Il faut toute la finesse et le talent de Lubitsch pour mêler sans fausses notes le thème du nazisme à la tonalité comique. Cette œuvre riche est aussi une peinture sociale du monde des comédiens qui va des seconds rôles frustrés de ne pas voir reconnaître leur talent aux histrions qui ne peuvent s'empêcher d'en rajouter, en passant par les Tura. Couple impossible de jeunes premiers, en concurrence, à l'égo sur-dimensionné, couple qui plus est fragilisé par la présence de Sobinski. Enfin, ce film est un hommage à la magie du théâtre. Le spectateur est troublé lorsqu' il entend Greenberg prononcer sa tirade shakespearienne. Ses mots sont-ils ceux du Shylock du Marchand de Venise, ou bien ceux d'une victime des persécutions nazies? Ainsi, ce film fonctionne comme une démonstration, celle de la force du théâtre comme révélateur de vérité.

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