jeudi 24 février 2011

Copie conforme, un film d'Abbas Kiarostami

Un petit résumé pour savoir de quoi l'on parle  (Attention, il dévoile des moments-clés de l'intrigue!)

Il est difficile de résumer ce film... Celui-ci aborde et entremêle deux thèmes : le couple et l'art. L'action se déroule en Toscane, en Italie, dans le pays de l'art (Florence) et de l'amour (Vérone, Venise..).
Le film s'ouvre sur une conférence de James Miller (William Shimell), auteur d'un essai intitulé Copie Conforme, double de fiction de Kiarostami, auteur du film éponyme.
L'essai de James porte sur les rapports entre les œuvres d'art et leurs reproductions. Dans l'assistance, le personnage incarné par Juliette Binoche regarde amoureusement l'auteur, et donne à son voisin, le traducteur de Miller, son numéro de téléphone, à transmettre à James. Plus tard, ce dernier se rend chez son admiratrice. Ils improvisent une excursion dans la campagne proche. Ils s'arrêtent dans une auberge. Alors que Miller quitte momentanément la salle pour répondre à un appel sur son téléphone portable, une conversation s'engage entre l'aubergiste et la jeune femme. La patronne pense que James et son admiratrice sont mariés. Cette dernière ne la détrompe pas. La jeune femme raconte à Miller de retour dans le restaurant, la méprise de l'aubergiste. Miller constate alors qu'ils forment un beau couple. Cette remarque constitue un tournant dans le film. Jusqu'ici, les deux personnages, liaient connaissance en discutant sur les thèses que Miller avait développées dans son livre. Selon l'auteur, en matière d'art, la copie vaut plus que l'original dans la mesure où la valeur artistique d'un objet lui est conférée par le regard de celui qui l'apprécie. Cependant, à partir de la remarque de Miller sur le couple qu'il forme avec son admiratrice, le sujet de la conversation change et les personnages par leurs propos donnent au spectateur le sentiment qu'ils se connaissaient bien avant cette journée et qu'ils forment un couple marié depuis quinze ans.
Les choses ne sont donc pas données comme des certitudes. Le couple est une instance fragile dont l'existence même est mise en doute.

La comédie du bonheur
Dans la deuxième partie du film, les deux personnages s'adressent l'un à l'autre comme s'ils étaient mariés de longue date. On comprend alors que le couple a joué la comédie mais sans savoir à quel moment. Soit, il feignait une rencontre amoureuse dans la première partie du film, soit c'est dans la seconde partie qu'il joue au couple marié de longue date. En ne tranchant pas, Kiarostami montre que tout couple est fondé sur une mise en scène de soi, une espèce de comédie jouée à deux, ou bien une tragédie. Sur ce point, il est intéressant de constater que le film est construit sur une unité de temps, puisque l'action se déroule sur une journée conformément aux principes de la dramaturgie classique.
Les deux protagonistes révèlent leur essence théâtrale, Miller lors de sa conférence et la jeune femme dans son usage du maquillage, des bijoux, dans sa volonté de se faire belle pour l'autre.


Le couple, un idéal, impossible à réaliser ?
Le couple n'est donc qu'une convention théâtrale? La quête d'un idéal impossible à réaliser ? Le film illustre cette rencontre impossible par le passage d'une langue à l'autre. Miller est anglophone. La jeune femme est française. Lors de leurs disputes, chacun aura spontanément recours à sa langue natale, sans que l'on puisse a proprement parler de dialogue de sourd puisque la jeune femme maîtrise parfaitement la langue de Shakespeare.
Celle-ci reproche à Miller de ne pas avoir remarqué le rouge à lèvres et les boucles d'oreilles qu'elle avait mis dans les toilettes du restaurant, comme si elle était transparente, comme s'ils étaient incapables de se regarder l'un l'autre. On ne peut s'empêcher de penser à la phrase d'Antoine de Saint Exupéry, "aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction".


Des copies conformes ou le mythe de l'éternel retour
Le film décline sous différentes formes le thème de l'imitation, de la démultiplication. Les hommes ne font que jouer le mythe de l'éternel retour. Les protagonistes croisent de multiples couples aux abords d'un arbre d'or qui porterait bonheur aux jeunes mariés. Miller est mal à l'aise face à eux. Peut-être le renvoient-ils au jeune marié qu'il fut, confiant, avant les désillusions. Ils comprend probablement que ces derniers ne sont que des répliques, qui vont rejouer sa propre histoire. Du côté de la jeune femme, on décèle de la nostalgie, l'envie de retrouver l'enthousiasme des jeunes années. Les personnages principaux sont d'âge mûr, ni au début, ni à la fin mais au cœur de la vie. Après avoir été contraint de poser près de l'arbre d'or avec de jeunes mariés, Miller confie son pessimisme à la femme qui l'accompagne. D'après lui, le jeune couple ne survivra que s'il prend conscience que ses sentiments devront fatalement changer et évoluer, et Miller de poursuivre : "On ne demande pas à un arbre de promettre de garder ses fleurs après le printemps car les fleurs deviennent fruits. Et puis l'arbre perd ses fruits". Cette image porte en elle implicitement l'idée du recommencement cyclique et des âges de la vie. Les jeunes mariés sont les arbres en fleurs, les couples mûrs, les arbres porteurs de fruits etc. Miller et sa compagne ont atteint le cœur de leur existence. Dans leurs pérégrinations, ils croiseront non seulement de jeunes couples mais aussi des répliques plus âgées. La première fois près d'une fontaine, (le vieil homme est joué par Jean-Claude Carrière), la seconde fois, au sortir d'une église. L'image de l'arbre fruitier suggère l'idée des saisons de la vie mais aussi celle de l'éternel retour. Les saisons se succèderont, à l'identique et à l'infini. La compagne de Miller avait d'ailleurs remarqué que son fils était "la copie conforme" de son père. De générations en générations, des couples se font et se défont et jouent la comédie en tentant d'atteindre un idéal à la façon d'un faussaire imitant une œuvre d'art.

lundi 14 février 2011

American Dreamz, un film de Paul Weitz

Se presser de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer

American Dreamz est une comédie déjantée qui raconte comment le président des États-Unis va participer à la finale d'une émission télévisée éponyme du style de La Recherche de la Nouvelle Star. Le film, sorti en 2006, au milieu du second mandat de Bush, se veut un reflet de l'époque: vogue des émissions de télé réalité faisant appel à des écervelés rêvant de célébrité, sur fond de croisades contre le terrorisme  menée par l'administration Bush...Ces thèmes graves sont tournés en dérision.

Rire des terroristes...

On assiste au tournage farcesque d'un film sur les camps d'entraînement en Afghanistan. L'un des apprentis terroristes enchaîne les gaffes et gâche toutes les scènes. Il s'agit d'Omer, un jeune Irakien qui est entré dans le terrorisme après avoir perdu sa mère dans des bombardements américains. La nuit venue, dans sa tente, il gesticule de façon grotesque au son des standards de Broadway. Ce jeune homme n'est pas habité par le Jihad mais par le rêve américain, celui des airs de music hall...

Rire de la télé poubelle...

Le film s'ouvre sur des chiffres, ceux que découvre Martin Tweed alias Hugh Grant, présentateur d'American Dreamz. Des chiffres montrant les audiences record de l'émission. Pour la nouvelle saison, l'objectif de Tweed est de se maintenir aux sommets. Pour cela, il faut aller encore plus loin dans la bêtise. Pour donner du piquant à son émission, il ordonne à ses collaborateurs de recruter notamment une espèce de nouvelle Britney Spears, séduisante jeune fille issue d'un milieu défavorisé, un juif et un arabe...


La manipulation sous toutes ses formes

Le thème de la manipulation est décliné sous toutes ses formes dans le film. Manipulation au sommet de l'État, puisque le président des États-Unis, joué par Dennis Quaid, est un être ignare, marionnette aux mains des membres de son administration et notamment du vice-président Sutter incarné par un Willem Dafoe méconnaissable.
La manipulation est également celle des terroristes qui enrôlent dans leurs camps d'entraînement des jeunes garçons comme Omer et leur font miroiter des jours heureux après la mort, au paradis.
C'est enfin celle de l'équipe de Martin Tweedy, qui utilise des individus à des fins d'audience. Le reality show est tout sauf la réalité, puisque c'est le règne de la mise en scène orchestrée notamment par l'agent de Sally Kendoo, jeune fille sélectionnée au titre de pseudo Britney Spears. 

Effets de miroir : Lorsque deux cyniques se rencontrent 
Certains personnages  d'American Dreamz forment des doublons. C'est le cas de Tweed et Sally Kendoo. Les deux sont issus de milieu modestes. Les deux sont prêts à tous les sacrifices pour devenir célèbres et réussir. Le film voit ainsi se succéder deux scènes de rupture, parallèles. La première constitue l'ouverture du film, Tweed rompt cruellement avec sa petite amie. Par la suite, ce sera au tour de Sally d'éconduire le dévoué William Williams (Chris Klein). Tweed sera très vite attiré par Sally, cette jeune femme qui lui ressemble tant. Les deux êtres vont vivre une brève idylle. La fin du film que je me garderais bien de dévoiler parachèvera l'idée que ses deux personnages n'en sont qu'un.


Lorsque trois marionnettes se rencontrent
De la même façon, il est possible d'associer trois victimes collatérales de la manipulation, ces trois personnages vont se rencontrer le soir de la finale d'American Dreamz. Le premier s'appelle
William Williams. Après sa rupture, il s'est enrôlé en Irak dans un conflit qui le dépasse, pour être aussitôt de retour après avoir reçu une balle dans le bras, à l'endroit même où il s'était fait tatouer le visage de sa bien-aimée.Il ne sera pas au bout de ses peines puique sa petite amie l'utilisera pour s'attirer les faveurs des téléspectateurs d'American Dreamz. Il sera donc doublement manipulé, ses faibles capacités intellectuelles aidant.
Le deuxième pantin, pas beaucoup plus intelligent n'est autre que le président des États-Unis, invité vedette du show télévisé.
Enfin la troisième marionnette est Omer, finaliste avec Sally de l'émission.
Deux objets symbolisent cette manipulation, l'oreillette, dont le président ne fait que répéter les propos, et la ceinture d'explosifs que les terroristes ont fait revêtir de force à Omer...
Quelle sera l'issue de ces rencontres du troisième type? Vous saurez tout en regardant cette comédie décalée, qui vaut le détour !

dimanche 6 février 2011

To be or not to be, un film d'Ernst Lubitsch





A Varsovie en août 1939, période d'entre-deux où l'Europe s'apprête à basculer dans le chaos, des badauds découvrent stupéfaits, Hitler, seul dans la rue. Une voix off tonitruante annonce un retour en arrière. Nous voilà donc à Berlin, au sein de la Gestapo.
C'est alors qu'intervient Rawitch, metteur en scène. Ce dernier vient briser l'illusion dramatique. Ce ne sont pas des nazis mais des comédiens qui répètent une pièce "réaliste", Gestapo dans un théâtre de Varsovie.   

Frontière floue entre cinéma et théâtre


Avant l'arrivée de Rawitch, rien ne permettait d'identifier les répétitions théâtrales comme telles. En effet, l'ouverture du film use et abuse des codes proprement cinématographiques (voix-off, décors extérieurs, montage avec série de plans courts plans fixes, puis panoramique et succession de gros plans sur les passants stupéfaits à la vue d'Hitler, ).

Rapports ambigus entre réalité et fiction



  Dans cette œuvre, il est difficile de déterminer nettement le territoire du réel et celui de la fiction. Lors des répétitions de Gestapo, les comédiens ont bien du mal à rentrer dans la peau de leurs personnages. Bronski ne peut s'empêcher d'ajouter des effets comiques, Maria Tura (Carole Lombard) entre sur scène en flamboyante robe de soirée alors même qu'elle doit interpréter la prisonnière d'un camp de concentration !... D'où les protestations du metteur en scène, qui doit rappeler à ses comédiens qu'il s'agit d'une "pièce réaliste".
Le soir même, la troupe se produit dans Hamlet. Alors que Josef Tura entame son fameux monologue commençant par "To be or not to be", l'un des spectateurs quitte ostensiblement les lieux. Il s'agit du jeune lieutenant Sobinski. Le comédien est agacé par cette sortie qu'il interprète comme un affront à ses qualités d'acteur. Son monologue n'en acquiert que plus de vérité, car les mots qu'il prononce pourraient s'appliquer dans une moindre mesure à ce qu'il ressent à ce moment-là., ce qui ironiquement leur donne une portée plus grotesque que tragique. La figure fictive d'Hamlet s'efface pour laisser place à celle du cabotin...et cocu.... 

Adultère et triangle amoureux


  En effet, Sobinski  quittait sa place, non pas pour protester contre le jeu de Josef Tura, mais pour rejoindre à ce moment opportun, Maria Tura, dans sa loge. Celle-ci était tombée sous le charme du jeune homme. Le film développe ainsi le thème de l'adultère, de manière détournée, code de censure Hays oblige. Cela donne lieu à des dialogues à double sens sur la capacité du lieutenant à larguer des bombes dans son avion...
  Plus tard, alors que la guerre avait éclaté, parachuté pour empêcher une opération anti-résistance de la Gestapo, il sera herbergé en urgence par Maria Tura. Josef Tura en rentrant dans le domicile conjugal, le découvrira stupéfait, dans son lit. Le film suggérait de manière appuyée que le lieutenant avait pris la place du mari.


Et la réalité dépassa la fiction...

La troupe de Rawitch est contrainte de cesser ses activités au moment où la guerre éclate avec l'invasion de la Pologne. Les costumes nazis des comédiens rentrent au placard pour laisser place aux uniformes de la "vraie" Gestapo.

...mais la fiction n'avait pas dit son dernier mot


Cependant, les membres de la troupe ne vont pas rester oisifs très longtemps. Après le retour d'Angleterre de Sobinski, ces derniers vont tenter de mettre leurs talents de comédiens au service de la résistance au nazisme. Ils vont infiltrer la Gestapo, rejouant parfois presqu'à l'identique certaines scènes de leur pièce Gestapo aux côtés de "vrais" nazis. Il s'opère ainsi un dialogue entre  fiction et réalité. De la qualité de leur jeu dépendra le succès de leur infiltration et bien sûr leur salut !


Pour conclure
Même si mon commentaire ne le montre pas, ce film est extrêmement drôle. Il faut toute la finesse et le talent de Lubitsch pour mêler sans fausses notes le thème du nazisme à la tonalité comique. Cette œuvre riche est aussi une peinture sociale du monde des comédiens qui va des seconds rôles frustrés de ne pas voir reconnaître leur talent aux histrions qui ne peuvent s'empêcher d'en rajouter, en passant par les Tura. Couple impossible de jeunes premiers, en concurrence, à l'égo sur-dimensionné, couple qui plus est fragilisé par la présence de Sobinski.   
Enfin, ce film est un hommage à la magie du théâtre.  Le spectateur est troublé lorsqu' il entend Greenberg prononcer sa tirade shakespearienne. Ses mots sont-ils ceux du Shylock du Marchand de Venise, ou bien ceux d'une victime des persécutions nazies? Ainsi, ce film fonctionne comme une démonstration, celle de la force du théâtre comme révélateur de vérité.

mardi 1 février 2011

Festins secrets, un roman de Pierre Jourde

 Le personnage principal de ce roman, Gilles Saurat est, après de brillantes études, affecté en qualité de professeur stagiaire dans un collège. Le roman s'ouvre sur son long trajet en train qui le mène vers l'obscure et inquiétante ville de Logres, où il devra enseigner.
Le jour de la pré-rentrée, il découvre qu'en tant que nouvel arrivé, on lui a réservé les classes les plus difficiles. Le même jour, il entendra le discours du principal, prononcé dans un jargon pédago-bureaucratique absurde enrobé de langue de bois. Un passage jubilatoire, particulièrement réussi dans le livre.
Le héros devra lutter des mois durant face à une administration sclérosée et kafkaïenne pour obtenir le versements de ses salaires.
Cette année scolaire sera pour Gilles Saurat un long cauchemar, une descente aux enfers. Il endurera les humiliations de ses élèves avant de bénéficier d'un très long congé maladie accordé par un ami gynécologue.
La ville de Logres est un lieu apocalyptique habité au mieux par des abrutis, au pire, par des brutes épaisses semant la panique dans la cité.
L'espace est dominé par les centres commerciaux.
Comme toute ville de province, Logres a ses notables, ceux-ci sont rongés par toutes formes de vices (avarice, perversions).


Festins secrets est un roman pessimiste, faisant songer à Kafka. Ce récit dresse un portrait sombre du système éducatif français et de la jeunesse. La société décrite est dominée par un consumérisme boulimique et abrutissant. Nulle trace d'humanité, quelles que soient les couches sociales décrites. Les élèves forment une masse violente, et réfractaire à la culture et l'enseignement.
J'ai trouvé ce roman très fort et malheureusement juste dans sa noirceur. Cependant, certains passages sont dérangeants notamment ceux qui dépeignent les familles d'immigrés arabes comme organisées autour d'une figure masculine (le fils) objet de la vénération sans limite de leurs mères soumises et opprimées en tant que femmes. Ces jeunes garçons sont alors caricaturés en figures du mal, menant une espèce de jihad sur le sol français.  Bien que ce récit reflète le point de vue d'un personnage fictif et qui plus est mentalement perturbé, il n'en demeure pas moins qu'ils produisent une gêne chez le lecteur de ce roman qui par ailleurs est rédigé avec talent, dans un style novateur.